Allemagne envisage l'illégalisation de l'ultradroite AfD avec un gouvernement divisé

Plus de mille juristes réclament qu'il soit analysé si les objectifs du parti d'extrême droite sont incompatibles avec l'ordre démocratique allemand. AfD part comme favori aux prochaines élections régionales en Saxe-Anhalt et en Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, tandis qu'en Saxe-Anhalt, certains sondages le placent entre 41 % et 43 % des voix.

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Banderas con el logo del partido ultraderechista Alternativa para Alemania (AfD) durante un acto en Greding (archivo) Daniel Karmann/dpa
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L'Allemagne remet sur la table la possible illégalisation de l'Alternative pour l'Allemagne (AfD) face à son avancée dans les sondages et la proximité de trois élections régionales décisives. Le pays n'a pas encore engagé de procédure formelle pour interdire le parti d'extrême droite mais il existe plusieurs initiatives politiques et juridiques pour demander au Tribunal constitutionnel fédéral d'étudier son inconstitutionnalité, tandis que le gouvernement de coalition et les principaux partis maintiennent des positions opposées.

La discussion a pris de l'ampleur après que plus de 1.000 juristes ont signé une lettre ouverte adressée au gouvernement fédéral et aux députés du Bundestag. Les signataires réclament que les institutions activent les mécanismes prévus dans la Loi fondamentale pour que ce soit le Tribunal constitutionnel qui détermine si l'AfD poursuit des objectifs incompatibles avec l'ordre démocratique.

L'appel arrive en pleine campagne pour les élections de Saxe-Anhalt, prévues pour le 6 septembre, et celles de Berlin et de Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, qui se tiendront le 20 septembre. AfD est en tête des sondages dans les deux États de l'est et pourrait devenir la force la plus votée avec des pourcentages proches ou supérieurs à 40 % en Saxe-Anhalt.

L'Allemagne n'a pas encore engagé l'illégalisation de l'AfD

Aucun des trois organes autorisés à engager une procédure d'illégalisation — le Bundestag, le Bundesrat ou le gouvernement fédéral — n'a présenté de nouvelle demande devant le Tribunal constitutionnel. Les initiatives connues cherchent précisément à ce que l'un de ces organes franchisse ce pas. La décision finale ne reviendrait pas au gouvernement ni au Parlement, mais exclusivement au Tribunal constitutionnel fédéral, basé à Karlsruhe.

Le article 21 de la Loi fondamentale allemande permet de déclarer inconstitutionnels les partis qui, par leurs objectifs ou par le comportement de leurs membres, cherchent à nuire ou à éliminer l'ordre fondamental démocratique et libre ou à mettre en danger l'existence de la République fédérale.

Il ne suffit donc pas qu'une formation défende des positions radicales, remette en question certaines politiques publiques ou soit surveillée par les services de renseignement. Pour interdire l'AfD, il faudrait prouver que le parti agit de manière planifiée contre les principes essentiels de la démocratie allemande et qu'il dispose d'une capacité réelle à avancer vers ces objectifs.

Amener l'AfD devant le Constitutionnel

La dernière offensive vient du Republikanischer Anwältinnen- und Anwälteverein, une association allemande d'avocats qui a promu une lettre ouverte soutenue par plus d'un millier de juristes.

Les signataires demandent au Gouvernement et au Bundestag de présenter une demande d'inconstitutionnalité contre AfD. Leur argument est qu'il existe suffisamment d'indices pour que la Cour constitutionnelle examine le programme, l'action des dirigeants et l'évolution interne du parti.

La pétition s'appuie, entre autres documents, sur une étude élaborée par l'organisation de défense des droits civils Gesellschaft für Freiheitsrechte. Ce rapport, financé par des dons privés, conclut qu'une demande d'illégalisation aurait des chances de prospérer et soutient que les secteurs radicaux se sont imposés au sein du parti.

Ses auteurs considèrent que certaines positions et déclarations d'AfD pourraient menacer des principes protégés par la Constitution allemande, en particulier la dignité humaine, l'égalité devant la loi et le caractère démocratique de l'État. Selon l'organisation, pour réaliser l'analyse, plus de trois millions de documents, références et enregistrements ont été examinés.

Le rapport n'a pas de caractère contraignant et ne remplace pas une enquête officielle. Il constitue une argumentation juridique qui pourrait servir de base pour préparer une éventuelle demande devant la Cour constitutionnelle.

SPD, Verts et La Gauche pressent pour étudier l'interdiction

Le Parti social-démocrate (SPD), Les Verts et La Gauche se montrent favorables à examiner les possibilités légales d'ouvrir une procédure contre AfD.

Le vice-chancelier et dirigeant social-démocrate Lars Klingbeil a défendu que l'État doit vérifier si les conditions constitutionnelles pour agir sont remplies. Le SPD a déjà approuvé lors de son congrès fédéral de 2025 une résolution favorable à préparer une éventuelle procédure d'illégalisation.

Les Verts et La Gauche réclament une action plus rapide. Les deux partis estiment que la croissance électorale d'AfD n'élimine pas l'obligation d'analyser si son activité viole la Constitution. Pour ses défenseurs, l'interdiction des partis constitue l'un des instruments de la soi-disant "démocratie militante" : la capacité du système démocratique allemand à se défendre contre des organisations qui cherchent à le détruire de l'intérieur.

Ses partisans soutiennent en outre que la popularité électorale d'une formation ne peut pas devenir une protection contre le contrôle constitutionnel. L'AfD répond que l'initiative constitue une tentative d'exclure par voie judiciaire un concurrent politique soutenu par des millions d'électeurs.

La CDU et la CSU mettent en garde contre les risques de la procédure

Pour sa part, l'Union Démocrate-Chrétienne et son parti frère bavarois, l'Union Sociale-Chrétienne, adoptent une position beaucoup plus prudente. Le secteur majoritaire des conservateurs refuse de précipiter la présentation d'une plainte sans disposer de preuves suffisantes pour surmonter le filtre exigeant du Tribunal Constitutionnel.

Le ministre fédéral de l'Intérieur, Alexander Dobrindt, a soutenu que les rapports existants ne suffisent pas à eux seuls pour garantir le succès de la procédure. Des juristes éminents, comme l'ancien président du Tribunal Constitutionnel Hans-Jürgen Papier, ont également averti des difficultés à démontrer tous les critères.

Les détracteurs de l'initiative craignent qu'un échec judiciaire renforce politiquement l'AfD, permette au parti de se présenter comme une victime du système et affaiblisse la stratégie de le combattre dans les urnes. Ils remettent également en question le fait que l'interdiction résolve les causes sociales et politiques qui expliquent sa croissance.

Au sein de la CSU, des propositions ont cependant émergé pour étudier une formule plus limitée : demander l'illégalité de certaines fédérations régionales de l'AfD considérées comme particulièrement radicalisées.

Peut-on interdire seulement une fédération régionale de l'AfD ?

La législation allemande permet au Tribunal Constitutionnel de limiter une déclaration d'inconstitutionnalité à une partie juridiquement ou organisationnellement indépendante d'un parti. Cette prévision a ouvert le débat sur une possible interdiction de fédérations comme celle de Thuringe, dirigée par Björn Höcke.

La mesure présente des difficultés. Il faudrait d'abord démontrer que la fédération régionale possède une autonomie suffisante par rapport à l'organisation fédérale. Ensuite, il serait nécessaire de prouver que son activité remplit les mêmes conditions constitutionnelles exigées pour interdire un parti entier.

Les gouvernements régionaux ne pourraient pas non plus adopter directement la décision. La demande devrait être présentée devant le Tribunal constitutionnel par le Bundestag, le Bundesrat ou le gouvernement fédéral. Le tribunal pourrait déterminer par la suite si sa résolution doit affecter tout AfD ou uniquement une partie autonome de sa structure.

Le rôle des services de renseignement allemands

Le Bureau fédéral pour la protection de la Constitution a classé AfD comme une organisation d'extrême droite confirmée, mais l'application publique de cette classification reste suspendue tant que les tribunaux résolvent le recours présenté par le parti.

Le Tribunal administratif de Cologne doit encore se prononcer sur le fond de l'affaire. Sa résolution pourrait avoir une influence politique importante, bien qu'elle ne déciderait pas automatiquement de l'illégalisation d'AfD.

La classification des services de renseignement et la déclaration d'inconstitutionnalité sont des procédures différentes. La première permet d'élargir la surveillance d'une organisation lorsqu'il existe des indices d'extrémisme. La seconde peut provoquer sa dissolution, l'interdiction d'organisations successeurs et la perte de son patrimoine.

Le seul organe capable de déclarer inconstitutionnel un parti est le Tribunal constitutionnel fédéral.

Le précédent de la NPD et l'exigence constitutionnelle élevée

La difficulté d'interdire un parti a été manifeste en 2017, lorsque le Tribunal constitutionnel a rejeté l'illégalisation du Parti national-démocrate d'Allemagne (NPD), ultérieurement appelé Die Heimat. Le tribunal a conclu que la formation poursuivait des objectifs contraires à l'ordre démocratique, mais a considéré qu'elle manquait de capacité réelle pour les mettre en pratique en raison de son influence politique et électorale limitée.

Le cas d'AfD serait différent. Le parti a une représentation au Bundestag, une présence dans de nombreux parlements régionaux et une intention de vote particulièrement élevée dans l'est de l'Allemagne. Cette force pourrait satisfaire l'exigence de capacité politique que la NPD ne remplissait pas, bien qu'elle augmenterait également l'impact institutionnel et social d'une éventuelle interdiction.

En 2024, le Constitutional a effectivement exclu pendant six ans Die Heimat du financement public. Cette alternative exige de démontrer le caractère anticonstitutionnel de ses objectifs, mais pas que le parti ait des chances réelles de les atteindre. Pour cette raison, certains juristes considèrent que retirer à AfD le financement étatique pourrait être une voie moins extrême que son illégalisation.

Une première tentative a été classée au Bundestag

Le débat actuel a un précédent récent. À la fin de 2024, un groupe de 113 députés a impulsé une initiative pour que le Bundestag demande au Tribunal constitutionnel la déclaration d'inconstitutionnalité d'AfD.

La proposition a été débattue en janvier 2025, mais n'a pas été votée avant la fin de la législature. Le dossier a été classé et toute nouvelle tentative devra commencer depuis le début dans le Parlement actuel.

Il n'existe pas de délai fermé pour présenter la demande ni de majorité constitutionnelle qualifiée spécifiquement établie pour l'approuver au Bundestag. Cependant, la portée politique de la procédure rend difficile d'imaginer qu'elle avance sans un large soutien des partis démocratiques.

Les élections régionales accélèrent la discussion sur AfD

La réactivation du débat coïncide avec des élections régionales qui peuvent altérer l'équilibre politique allemand. AfD part comme favorite en Saxe-Anhalt et en Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, bien que le reste des grands partis refuse de former des gouvernements de coalition avec la formation.

En Saxe-Anhalt, certains sondages placent AfD entre 41% et 43%, avec un large avantage sur la CDU. La répartition définitive des sièges dépendra également du nombre de partis qui franchissent le seuil électoral de 5%.

En Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, AfD apparaît également parmi les principales forces et certains sondages lui attribuent environ 36%. La possibilité qu'elle parvienne à gouverner l'un de ces États a accru la pression sur les partis traditionnels.

Cette proximité électorale nourrit également les réserves. Les opposants à la procédure soutiennent que la soulever pendant la campagne pourrait bénéficier à AfD et transformer l'illégalisation en axe de sa stratégie électorale.

Ce qu'il faudrait pour illégaliser AfD

Le premier pas serait que le Bundestag, le Bundesrat ou le Gouvernement fédéral s'accordent à présenter une demande formelle. Ensuite, le Tribunal constitutionnel devrait analyser si la demande est suffisamment fondée et ouvrir la procédure.

Le tribunal examinerait les programmes du parti, les déclarations de ses dirigeants, les décisions de ses organes internes et la conduite attribuable à ses membres. Il devrait également déterminer si les éléments anticonstitutionnels représentent des positions isolées ou définissent réellement l'orientation générale de l'AfD.

Si le Tribunal constitutionnel déclarait le parti anticonstitutionnel, il pourrait ordonner sa dissolution, interdire la création d'organisations successeurs et déterminer le sort de ses biens. Tant qu'il n'existe pas de jugement, l'AfD conserve intégralement ses droits en tant que parti politique.

Pour l'instant, l'Allemagne se trouve dans une phase préliminaire : il existe des rapports, des lettres ouvertes et des pétitions politiques pour initier la procédure, mais pas de demande formelle ni de décision institutionnelle d'interdire l'AfD. La combinaison entre sa croissance électorale et les énormes difficultés juridiques explique pourquoi le débat divise autant le Gouvernement que l'opposition.