Près d'une personne salariée sur trois en Espagne, soit 30,7 %, a exercé son activité dans des environnements de travail violents et 16,7 % déclarent avoir subi cette violence de manière directe, selon le rapport sur la violence au travail en Espagne élaboré par la Fondation Primero de Mayo avec le soutien de Comisiones Obreras (CCOO).
Le document a été présenté par le secrétaire confédéral de la Santé au Travail de CCOO, Mariano Sanz Lubeiro, le technicien du Département des Conditions de Travail et co-auteur de l'étude, Juan José González Zamora, et la responsable adjointe à la Présidence et responsable de la Communication et de la Coopération Internationale à la Fondation 1º de Mayo, Ofelia de Felipe.
À partir d'une enquête représentative d'un millier de personnes travaillant, la recherche constate qu'un 14 % supplémentaire du personnel a vécu ces situations en tant que témoin, et avertit que ce type de violence est en train de se consolider comme "un grave problème" au sein du tissu productif espagnol.
Lors de son intervention, Sanz Lubeiro a insisté sur la nécessité de "rendre visible l'invisible", soulignant que la violence au travail "est bien plus que le harcèlement au travail ou le harcèlement sexuel". À son avis, ce phénomène "s'étend au cours des dernières années" à travers des comportements allant des insultes et menaces à des formes "plus subtiles et sinistres" comme l'intimidation psychologique.
Pour sa part, González Zamora a détaillé la définition opérationnelle du rapport, décrivant la violence au travail comme "tout comportement délibéré, isolé ou répété, qui a un objet ou un effet intimidant qui nuit à l'intégrité physique-psychologique de celui qui la reçoit". Le co-auteur a souligné qu'il ne s'agit pas d'un incident isolé, mais d'"un problème organisationnel" lié à la conception même de l'entreprise.
Incidence plus élevée chez les jeunes et dans le secteur des services
L'étude montre que la violence n'affecte pas de la même manière toute la population active, mais qu'il existe des différences claires selon le genre et l'âge. Dans le cas des femmes, l'exposition directe dépasse de 3,5 points de pourcentage celle des hommes et reste stable tout au long de la trajectoire professionnelle, ce qui indique un composant "plus structurel".
L'impact est particulièrement marqué parmi les jeunes : 26,7 % de ceux qui ont entre 18 et 24 ans, plus d'une personne sur quatre, affirment avoir subi de la violence au travail. Cette proportion double celle de la tranche d'âge suivante (14,1 %), ce qui, selon les auteurs, témoigne d'une insertion professionnelle précaire et d'un possible usage de la violence "comme moyen d'enseignement ou mécanisme disciplinaire".
Du point de vue des entreprises, la perception de la violence au travail est presque 10 % plus élevée dans les grandes entreprises que dans celles de plus petite taille. Juan José González Zamora attribue cette différence à la bureaucratisation et à la détérioration des liens personnels ainsi qu'à une moindre tolérance qui facilite la révélation et la dénonciation des épisodes.
Par secteurs d'activité, le problème se concentre dans le secteur des services, surtout dans les occupations avec un contact direct avec le public, comme les centres de santé, les maisons de retraite, l'hôtellerie et le domaine éducatif. Dans ces environnements, entre 36 % et 39 % des personnes travaillant déclarent être ou avoir été exposées à des situations de violence au travail.
En ce qui concerne les formes d'expression, le rapport conclut que la violence se produit principalement au sein même de l'organisation, que ce soit de manière hiérarchique ou entre collègues (violence interne), et en second lieu de la part de clients ou d'usagers (violence externe). Ainsi, les agressions physiques ou les dommages matériels sont quantitativement moindres par rapport aux insultes, au traitement dégradant ou à l'isolement.
Selon les données, quatre personnes sur cinq travaillant dans des environnements violents ont subi des agressions verbales, un isolement social ou une violence symbolique. Néanmoins, l'usage de la force physique concerne 23 % de ceux qui se trouvent dans ces contextes, et les comportements se sont intensifiés ces derniers temps en raison de l'utilisation perverse des réseaux sociaux comme instrument de harcèlement.
Le composant machiste occupe également une place centrale dans l'analyse. 30,4 % des femmes qui exercent leur travail dans des environnements professionnels violents ont identifié des agressions de nature sexuelle, tandis que 78,1 % d'entre elles signalent la présence répétée de micromachismes dans leurs postes de travail.
L'étude lie directement la violence à de mauvaises conditions de travail, mettant en avant le "travail émotionnellement épuisant" comme le facteur le plus important. S'ajoutent à cela la surcharge de tâches due à une répartition irrégulière, les exigences contradictoires, le manque de prévoyance et l'absence de soutien de la direction.
Silence, manque de protocoles et faible réponse
Ces situations ont, selon les résultats, une "importante répercussion" sur la santé du personnel, avec une prédominance de dommages psychologiques graves tels que le stress, la détérioration de la santé mentale, le syndrome de 'burn-out' et les troubles du sommeil. Les femmes subissent un impact plus important sur tous les indicateurs et évaluent plus souvent la possibilité d'abandonner leur emploi, de sorte que la violence devient "un vecteur d'expulsion du marché du travail".
Malgré l'ampleur du problème, le silence reste la réaction prédominante dans les entreprises. 40 % des épisodes de violence ne sont signalés à aucune instance, ni par les victimes ni par les témoins, et 27,9 % des personnes concernées admettent ne pas connaître les canaux pour les signaler. La méfiance envers la direction se positionne comme la principale raison de ne pas dénoncer.
La gestion de ces cas dans les lieux de travail est très déficiente, selon le rapport. 34 % de la population active ignore si son entreprise dispose de protocoles contre la violence au travail, et 47 % affirment qu'il n'existe pas de protocole spécifique contre le harcèlement sexuel, bien que cela soit une obligation légale pour toutes les entreprises.
Dans les endroits où la violence au travail est fréquente, 37 % ignorent si ce risque figure dans l'évaluation des risques professionnels et 26 % affirment qu'il "n'est pas mentionné". De plus, dans 56,3 % des plaintes, aucune sanction n'est même imposée à l'agresseur ni de procédure disciplinaire n'est ouverte.
Face à ce scénario, Mariano Sanz Lubeiro a dénoncé la "visibilisation systématique" des séquelles mentales d'origine professionnelle. Il a signalé que l'année dernière, 627.962 processus d'incapacité temporaire pour des raisons de santé mentale ont été enregistrés en Espagne, dont "seulement 203 ont été reconnus comme des problèmes liés au travail", restant en dehors de la liste des maladies professionnelles.
Sanz Lubeiro a également remis en question l'attitude des employeurs dans la négociation collective en traitant ces épisodes comme des questions individuelles. Pour cela, il a exigé que l'évaluation des risques psychosociaux soit obligatoire dans toutes les entreprises et que des protocoles préventifs clairs soient mis en place, avec des ressources définies et des lignes directrices concrètes.
Pour sa part, Ofelia de Felipe a conclu la présentation en rappelant que la relation de travail part d'une asymétrie de pouvoir qui limite la capacité de réponse de la personne travaillant, c'est pourquoi elle considère "indispensable" de déplacer le focus individuel "pour se concentrer sur la structure organisationnelle". À son avis, la charge de la preuve du dommage ne peut pas reposer sur la victime et la violence ne doit pas continuer à être abordée comme un "sujet privé".