Les services espagnols enquêtent depuis lundi sur la fuite de données d'environ 70 000 membres des appareils de sécurité du Maroc et considèrent "véridiques" les documents dans cette première phase d'analyse, selon ce qu'a publié en exclusivité El Confidencial. L'information concerne le personnel de la Direction Générale de la Sécurité Nationale (DGSN), la police marocaine, et de la Direction Générale de Surveillance du Territoire (DGST), responsable du renseignement intérieur.
La documentation, diffusée par le groupe de hackers Jabaroot via un canal public de Telegram, contient des noms, des numéros d'identification, des dates de recrutement et, dans certains cas, des grades et des données bancaires. Sa publication permet maintenant aux services espagnols de croiser ces identités avec les informations dont ils disposent déjà et de vérifier si l'une d'elles est liée à des opérations, des contacts ou des enquêtes antérieures.
Tous les noms ne correspondent pas à des agents de renseignement. La liste inclut des milliers de membres de la DGSN, donc seule une partie appartiendrait à la DGST. Ce sont précisément ces identités qui ont le plus d'intérêt pour les services espagnols, surtout si l'un de ces fonctionnaires a eu des contacts professionnels ou opérationnels avec l'Espagne.
L'Espagne essaie d'identifier les membres du renseignement marocain
L'enquête est encore à un stade initial. Les services espagnols travaillent d'abord sur l'authentification des documents et sur l'identification des personnes qui y apparaissent, un processus qui se complique lorsqu'il s'agit d'agents qui ont pu utiliser des noms différents dans leurs relations avec des services étrangers.
"Cela nous sert principalement à savoir s'il pourrait y avoir un agent infiltré dans nos services comme source, traducteur ou, dans un cas très, très hypothétique, comme collègue [agent]", explique à El Confidencial une source d'une agence de sécurité espagnole.
Le croisement des noms avec des photographies et d'autres données permettrait de vérifier si l'un d'eux était déjà connu en Espagne sous une autre identité ou avait participé à des opérations dans lesquelles des services espagnols étaient intervenus.
La fuite peut également servir à revoir les relations maintenues jusqu'à présent avec certaines sources ou collaborateurs. Si l'une des identités publiées avait été utilisée par le Maroc dans des opérations de renseignement ou de contre-information, son exposition obligerait à reconsidérer ces contacts.
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Entrées en Espagne, hôtels ou locations de véhicules
Une fois identifiées les personnes d'intérêt, les forces de sécurité espagnoles peuvent vérifier s'il existe des antécédents de leurs mouvements en Espagne ou si leurs noms figurent dans des actions policières antérieures.
El Confidencial souligne que les agents identifiés pourraient faire l'objet de signalements permettant de connaître leurs entrées et sorties du pays. Leurs identités pourraient également être croisées avec les registres à la disposition des forces de sécurité, comme ceux liés aux établissements hôteliers ou aux locations de véhicules.
Toute enquête nécessitant des mesures soumises à autorisation judiciaire devrait préalablement disposer des indices et des exigences légales nécessaires.
L'ampleur de la fuite dépendra donc du nombre d'identités pouvant être vérifiées et du nombre ayant des connexions d'intérêt pour l'Espagne.
Le problème pour le Maroc va au-delà des noms
La publication de milliers d'identités ouvre également une inconnue au sein des propres services marocains : comment Jabaroot a-t-il réussi à accéder à cette information.
Les documents pourraient provenir d'une intrusion dans les systèmes informatiques ou d'une fuite de l'intérieur. El Confidencial indique que les sources consultées estiment que la base de données est légèrement obsolète, bien que cela n'élimine pas le risque que représente l'exposition de ses membres.
Si l'origine était une attaque informatique, Rabat devra déterminer quels systèmes ont été compromis et si les auteurs ont pu accéder à d'autres documents qui n'ont pas encore été rendus publics. Une fuite interne poserait un problème différent, impliquant que quelqu'un ayant accès à des informations sensibles a pu les extraire et les remettre au groupe.
L'inconnue s'étend également au matériel qui n'a pas été publié. La diffusion de cette base de données ne permet pas de savoir si Jabaroot a obtenu d'autres fichiers ni si des informations ont pu parvenir à des tiers avant d'apparaître publiquement sur Telegram.
Jabaroot lie la fuite à la crise de Ceuta
Le groupe a diffusé les documents lundi et a présenté l'opération comme une représaille contre le Maroc pour les entrées massives enregistrées à Ceuta à la fin juillet.
Jabaroot soutient que parmi les noms figurent des agents qui auraient travaillé en Europe et les accuse de participer à des opérations d'espionnage, d'installation de dispositifs d'écoute et de pots-de-vin. Ces affirmations proviennent du groupe lui-même et n'ont pas été vérifiées de manière indépendante.
L'apparition d'une personne dans les documents ne permet pas non plus de déterminer à elle seule quelles fonctions elle a exercées ni si elle a participé à des opérations en dehors du Maroc. C'est l'une des questions que devront clarifier les services qui analysent maintenant la documentation.
El Confidencial identifie une dizaine d'agents
Le propre journal a croisé les archives avec des informations disponibles publiquement et affirme avoir identifié de manière indépendante au moins une dizaine d'agents inclus dans les listes.
Parmi eux figurent, selon El Confidencial, des responsables de domaines sensibles de la DGST, comme le directeur des ressources humaines, le directeur adjoint du contre-espionnage ou le chef de la Cellule d'Enquête.
Certaines identifications ont également pu être réalisées à partir du témoignage de personnes qui ont eu un contact direct avec des membres des services marocains. Le journaliste Omar Radi, emprisonné au Maroc en 2019 et libéré après avoir reçu un pardon en 2024, a signalé parmi les noms filtrés des agents de la Police Judiciaire qui ont participé à ses interrogatoires.
La possibilité d'associer des noms avec des photographies, des destinations et des fonctions permet de reconstruire une partie d'une structure qui reste habituellement en dehors du contrôle public.
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Le Maroc avait déjà subi d'autres fuites
Les services marocains avaient été confrontés ces dernières années à d'autres épisodes d'exposition d'informations sensibles, bien que pas avec le volume de données connu cette semaine.
En septembre 2025, Mohamed VI a destitué le général Mostafa Rabil, alors responsable de la Direction Générale de la Sécurité des Systèmes d'Information, après une succession de fuites et d'attaques contre des organismes du pays.
Il existe également un précédent de plus grande envergure. En 2014, des centaines de documents et d'e-mails liés à la diplomatie et au renseignement extérieur marocains sont apparus sur internet.
La différence dans ce cas réside dans le contenu des fichiers : la documentation permet de nommer des milliers de membres des corps de sécurité et, parmi eux, des membres de l'intelligence intérieure.
Silence dans les principaux médias marocains
La fuite circulait depuis presque 48 heures lorsque El Confidencial a publié son enquête sans que les principaux journaux et télévisions du Maroc en aient informé.
Certains médias marocains ont ensuite commencé à remettre en question son ampleur. Médias24 soutient qu'une partie importante des noms correspond à des membres de la Police et suggère que Jabaroot pourrait avoir regroupé des informations provenant de bases de données compromises auparavant.
Alors que l'origine exacte des fichiers est déterminée, les services espagnols continuent d'analyser leur contenu pour identifier quels noms appartiennent réellement à l'intelligence marocaine et lesquels peuvent avoir un intérêt pour l'Espagne.