Une enquête internationale apporte de nouveaux témoignages et documents sur l'utilisation de Pegasus par les services de renseignement du Maroc entre 2017 et 2021. Le travail part du témoignage d'un ancien membre de la Direction Générale de la Surveillance du Territoire marocain, connue sous le nom de DGST, qui a travaillé pendant près d'une décennie dans l'organisme. Sous le pseudonyme de Safir, l'informateur décrit comment le Maroc a intégré le programme espion israélien à ses opérations et comment il le réservait pour des objectifs considérés comme de haute valeur.
L'enquête a été coordonnée par Forbidden Stories et développée par 14 médias, avec le soutien technique du Security Lab d'Amnesty International. Deux anciens agents marocains ont corroboré une partie des informations fournies par la source principale.
Plus de 200 numéros espagnols sélectionnés
Les enregistrements du projet Pegasus contiennent plus de 200 numéros espagnols sélectionnés comme possibles cibles par un utilisateur du système attribué au Maroc.
La présence d'un numéro dans cette base de données ne prouve pas à elle seule que le téléphone ait été infecté. Cela signifie qu'il a été introduit dans le système comme possible cible de surveillance et qu'il a pu être soumis à une tentative d'attaque.
Parmi les numéros figurent des téléphones liés à des journalistes, des activistes sahraouis, des responsables politiques et des membres des forces de sécurité espagnoles.
Les téléphones de Sánchez et Robles ont bien été infectés
Le gouvernement espagnol a confirmé en mai 2022 que les téléphones du président Pedro Sánchez et de la ministre de la Défense, Margarita Robles, avaient été infectés par Pegasus durant mai et juin 2021.
Les attaques ont coïncidé avec la crise diplomatique ouverte après que l'Espagne a permis l'entrée du leader du Front Polisario, Brahim Ghali, pour recevoir un traitement hospitalier. Des tentatives ont également été détectées contre les téléphones du ministre de l'Intérieur, Fernando Grande-Marlaska, et du ministre de l'Agriculture, Luis Planas.
La nouvelle enquête ne présente pas un ordre signé identifiant le responsable politique de l'espionnage. Elle apporte cependant des éléments techniques et des témoignages qui relient à nouveau l'infrastructure utilisée aux services marocains.
Un numéro de la Guardia Civil apparaît cinq fois
Une des données les plus sensibles concerne la coopération antiterroriste entre l'Espagne et le Maroc. Le numéro personnel d'un haut responsable de la Guardia Civil apparaît cinq fois parmi les objectifs sélectionnés par l'utilisateur attribué au Maroc. L'agent avait voyagé dans le pays pour participer à des échanges d'informations et de formation avec les autorités marocaines.
Un responsable du renseignement de la Guardia Civil qualifie la possible surveillance de “trahison” parce que les agents espagnols ne considéraient pas nécessaire d'utiliser des téléphones alternatifs lors de leurs déplacements dans un pays présenté comme allié dans la lutte contre le terrorisme.
Comment fonctionne Pegasus
Pegasus est un programme développé par l'entreprise israélienne NSO Group. Lorsqu'il parvient à infecter un téléphone, il permet d'accéder à des messages, des courriels, des photographies, des contacts et à la localisation. Il peut également activer le microphone ou la caméra sans que le propriétaire de l'appareil ne s'en aperçoive.
Les versions les plus avancées utilisent des vulnérabilités qui ne nécessitent pas que la victime clique sur un lien. Cette capacité a fait de Pegasus l'un des outils de surveillance les plus sophistiqués disponibles pour les États.
NSO soutient qu'elle ne vend sa technologie qu'aux gouvernements pour enquêter sur le terrorisme et la criminalité grave et affirme qu'elle ne contrôle pas directement les objectifs choisis par ses clients.
Le Maroc nie avoir utilisé Pegasus
Le Maroc a nié de manière répétée avoir utilisé Pegasus contre des dirigeants, des journalistes ou des activistes. Le gouvernement marocain et NSO Group ont été contactés par le consortium avant la publication de l'enquête. Le Maroc maintient que les accusations ne démontrent pas une relation contractuelle ni une participation de ses services de renseignement.
L'enquête soutient que le système a commencé à être utilisé en 2017 après une démonstration tenue dans une villa de Rabat. L'informateur assure que la technologie a pu être fournie par les Émirats Arabes Unis, bien qu'il n'existe pas de confirmation officielle de ce transfert.
L'affaire espagnole a de nouveau été classée
L'Audience Nationale a de nouveau classé en janvier 2026 l'enquête sur l'espionnage des membres du gouvernement.
Le juge José Luis Calama a fait valoir que le manque de coopération d'Israël empêchait d'identifier les responsables. Les autorités israéliennes n'ont pas permis d'avancer dans les demandes d'informations ni dans la déclaration du responsable de NSO Group.
La procédure pourrait être rouverte si de nouvelles preuves avec valeur judiciaire apparaissent. L'enquête journalistique apporte des témoignages et des enregistrements supplémentaires, mais il reviendrait au tribunal de déterminer si cela justifie de nouvelles diligences.
Ce qui est prouvé et ce qui reste à démontrer
Il est confirmé que les téléphones de Sánchez et Robles ont été infectés par Pegasus. Il est également documenté que plus de 200 numéros espagnols ont été sélectionnés comme cibles possibles dans une infrastructure attribuée au Maroc. Ce qui n'a pas été prouvé judiciairement, c'est que tous ces téléphones aient été interceptés ni qui a ordonné chaque opération.
Le consortium n'a pas non plus trouvé de preuves de surveillance avec Pegasus au Maroc après fin 2021.