L'entrée de centaines de milliers de personnes marocaines à Ceuta a de nouveau mis sous pression une relation bilatérale qui, officiellement, traversait l'un de ses meilleurs moments. Alors que des sources espagnoles signalent que l'arrivée massive aurait difficilement été possible sans un assouplissement de la surveillance marocaine, le Ministère de l'Intérieur maintient publiquement que la collaboration entre les deux pays continue d'être « exemplaire ». Pour l'instant, il n'existe pas d'explication officielle sur ce qui a provoqué le retrait initial des contrôles ni de preuves publiques permettant de lui attribuer une finalité politique concrète.
Ce qui s'est passé, cependant, permet d'observer une réalité plus profonde : le Maroc ne contrôle pas les décisions espagnoles, mais dispose d'instruments capables d'élever rapidement le coût politique, économique ou humanitaire d'un désaccord avec Madrid.
Les chercheurs décrivent cette relation comme une interdépendance asymétrique. L'Espagne possède une économie plus grande, appartient à l'Union européenne et constitue un partenaire commercial essentiel pour le Maroc. Rabat, en revanche, contrôle des ressources moins nombreuses, mais particulièrement sensibles pour la politique espagnole : la surveillance de la frontière, la coopération antiterroriste et la stabilité de Ceuta et Melilla.
La frontière : une capacité de pression immédiate
Le premier levier est le migratoire. L'Espagne peut renforcer sa présence policière, lever des infrastructures frontalières et déployer des moyens navals, mais ne peut pas empêcher à elle seule que des milliers de personnes se concentrent sur le territoire marocain près de Ceuta, Melilla ou des côtes du Détroit.
La politique européenne d'externalisation des frontières a transféré une partie du contrôle migratoire à des pays d'origine et de transit. Le Maroc reçoit un financement, un équipement et une coopération institutionnelle pour surveiller les sorties, combattre les réseaux et accepter certaines réadmissions. En échange, l'Espagne et l'UE dépendent du maintien opérationnel de ces contrôles par les autorités marocaines.
Les experts soulignent que cette coopération donne à Rabat une capacité de négociation : plus la dépendance européenne à la surveillance marocaine est grande, plus le coût d'une suspension ou d'un assouplissement de cette collaboration est élevé. Certains centres d'analyse politique comme le CIDOB et le European Council on Foreign Relations ont interprété la crise de Ceuta de 2021 comme un exemple d'instrumentalisation migratoire liée à un différend diplomatique.
Ça ne signifie pas que tous les mouvements migratoires soient organisés par le Maroc. Les départs répondent également au chômage, à l'inégalité, aux attentes d'avenir et à la circulation des appels par les réseaux sociaux. Le levier apparaît lorsque l'intensité de la surveillance dépend de la situation des relations politiques.
Le Sahara Occidental : la priorité de Rabat
La politique étrangère marocaine tourne autour de la reconnaissance internationale de sa souveraineté sur le Sahara Occidental et du soutien à sa proposition d'autonomie. Toute décision espagnole liée au territoire est examinée par Rabat comme une question stratégique.
La crise de 2021 a commencé après que l'Espagne a permis l'entrée hospitalière du dirigeant du Front Polisario Brahim Ghali. Des mois plus tard, Pedro Sánchez a soutenu l'initiative marocaine d'autonomie comme l'option "la plus sérieuse, réaliste et crédible" pour résoudre le conflit. La déclaration bilatérale d'avril 2022 a transformé cette position en la base d'une nouvelle étape entre les deux pays.
La succession de ces deux événements a alimenté l'interprétation selon laquelle la pression exercée pendant la crise a contribué au tournant espagnol, bien que il n'existe pas de document public démontrant un échange explicite entre contrôle migratoire et Sahara.
Le résultat a été, en tout cas, favorable à Rabat : l'Espagne a modifié une position historique sur l'objectif diplomatique principal du Maroc. La nouvelle politique a permis de normaliser les relations et de récupérer la coopération frontalière, mais a temporairement détérioré les liens avec l'Algérie, principal allié du Front Polisario et rival régional marocain.
Ceuta, Melilla et le contrôle des accès
Les villes autonomes forment le troisième levier. Le Maroc revendique les deux territoires, bien que les gouvernements espagnols successifs rejettent toute discussion sur leur souveraineté.
Sans avoir besoin d'ouvrir une négociation territoriale, Rabat peut influencer la vie économique des deux villes par l'ouverture des frontières, le régime des voyageurs, l'activité douanière et la lutte contre la contrebande.
La feuille de route de 2022 a engagé les deux pays à normaliser la circulation des personnes et des marchandises et à implanter des contrôles douaniers terrestres et maritimes. La déclaration bilatérale de décembre 2025 a de nouveau souligné la coopération douanière et la volonté de faciliter la mobilité, preuve que la gestion quotidienne de la frontière dépend d'accords politiques continus.
Une décision administrative marocaine peut avoir des conséquences immédiates sur les travailleurs frontaliers, les commerces, les transports et les services publics, notamment à Ceuta et Melilla. Cette capacité confère à Rabat une influence disproportionnée par rapport à la taille économique des villes.
Sécurité et renseignement : coopérer est une nécessité
Le Maroc est également un partenaire pertinent pour l'Espagne dans la lutte contre le terrorisme djihadiste, le trafic de drogue, la traite des êtres humains et les organisations criminelles qui opèrent entre le Sahel, le Maghreb et l'Europe.
La dernière Réunion de Haut Niveau bilatérale a souligné le démantèlement conjoint de cellules terroristes et l'échange d'informations stratégiques et opérationnelles. Elle a également convenu de renforcer les réunions entre services de police et la coopération contre l'immigration irrégulière, le trafic de personnes, la fraude documentaire et la criminalité organisée.
Cette coopération bénéficie aux deux pays, car le Maroc fait face aux mêmes menaces régionales. Cependant, l'Espagne subirait de manière particulièrement rapide une interruption de l'échange de renseignement, surtout dans les enquêtes ayant des ramifications sur le territoire marocain.
L'influence ne provient pas nécessairement d'opérations clandestines. Une grande partie s'exerce par des mécanismes institutionnels ouverts : réunions policières, contacts entre ministères, coopération judiciaire, rencontres d'affaires et communication directe entre les sommets politiques.
Les accusations d'espionnage, de corruption ou de réseaux clandestins de pression doivent être traitées séparément. Tant qu'il n'existe pas d'attribution judiciaire ou de preuve vérifiable, elles ne peuvent pas être présentées comme des faits établis ni utilisées pour expliquer à elles seules la politique espagnole envers le Maroc.
Le commerce : la grande dépendance du Maroc
La dimension économique introduit un contrepoids. L'Espagne est le premier partenaire commercial du Maroc et l'échange bilatéral a dépassé les 22.500 millions d'euros annuels en 2024. De plus, l'Espagne a enregistré un excédent commercial supérieur à 3.000 millions.
Des entreprises espagnoles participent à des secteurs tels que l'automobile, le textile, les énergies renouvelables, le transport, la construction, l'agroalimentaire et les composants industriels. Le Maroc, pour sa part, est devenu une plateforme de production proche du marché européen et une porte d'accès vers l'Afrique.
Mais la dépendance n'est pas équivalente. L'Espagne a une plus grande capacité à diversifier les marchés que le Maroc à remplacer l'accès à l'Espagne et à l'Union européenne. Le Real Instituto Elcano, centre d'analyse de politique internationale, avertit que le coût économique d'une rupture serait supérieur pour Rabat, bien que les conséquences politiques immédiates d'une crise frontalière pèsent plus intensément sur Madrid.
C'est ce que la diplomatie espagnole a traditionnellement appelé un « matelas d'intérêts » : un réseau d'affaires, d'accords et de projets partagés destiné à rendre tout affrontement plus coûteux. Ce tissu a contenu certaines crises, mais n'a jamais réussi à les éliminer.
Une relation dans laquelle le temps compte
Le principal avantage marocain ne réside pas dans le fait d'avoir plus de ressources que l'Espagne, mais dans la capacité de produire des effets visibles en très peu de temps. Un assouplissement des frontières peut générer une urgence en quelques heures. Une interruption commerciale, diplomatique ou européenne nuirait au Maroc de manière plus profonde, mais mettrait des semaines ou des mois à déployer toutes ses conséquences.
Cette différence temporelle explique pourquoi les gouvernements espagnols ont tendance à prioriser la récupération rapide de la coopération et évitent de tenir publiquement Rabat responsable avant de clore une crise.
L'Espagne conserve d'importants outils : son poids économique, son appartenance à l'UE, la coopération au développement, la politique commerciale européenne et sa capacité diplomatique. L'Union permet également de transformer un conflit bilatéral en une question communautaire, réduisant l'exposition espagnole face à une pression individuelle.
Le Maroc ne domine pas l'Espagne, mais sait quels sont ses points les plus sensibles. La vulnérabilité surgit lorsque Madrid confie à un unique partenaire extérieur des fonctions essentielles — comme la surveillance migratoire — sans mécanismes suffisants pour répondre lorsque la coopération échoue.