Aucune bombe n’a été trouvée, mais les détours, les contrôles et les interruptions de vols se sont bien produits. La succession de menaces visant des avions européens a conduit à mobiliser des ressources de sécurité dans plusieurs pays et a placé un nom au centre de l’attention : État masculin.
Ce nom apparaît dans des courriels qui annoncent de supposés explosifs à bord. Il correspond à celui d’un mouvement russe connu pour ses campagnes de harcèlement envers les femmes et les minorités. Toutefois, la présence d’une signature dans un message ne prouve pas que l’organisation l’ait envoyé. L’AFP a explicitement indiqué qu’elle n’avait pas pu confirmer ce lien.
L’enquête doit résoudre deux questions distinctes : qui se trouve derrière chaque menace et si les incidents font partie d’une même opération. En attendant, le fondateur du groupe, Vladislav Pozdniakov, affirme que le mouvement a cessé d’exister et rejette toute participation.
1. Ce qui s’est produit dans les vols européens
Au cours de cette semaine, différents aéroports et compagnies ont reçu des avis de supposés explosifs qui ont touché des dizaines de vols. Certains avions ont été détournés ; d’autres ont atterri à leur destination et ont été inspectés. Des interventions de chasseurs militaires ont également eu lieu.
Tous les épisodes ne correspondaient pas à des atterrissages d’urgence. La réponse a varié selon le moment où la menace a été reçue et la situation de l’appareil.
La liste des incidents élaborée par Reuters recense, par exemple, le détournement d’un vol d’Aer Lingus entre Dublin et Rome vers la base française d’Évreux. Dans d’autres cas, comme un avion de Wizz Air qui s’approchait de Bucarest, l’atterrissage a été achevé dans l’aéroport prévu avant les vérifications.
Cette différence compte pour décrire l’ampleur de ce qui s’est passé. Une alerte peut modifier l’exploitation sans obliger à changer d’aéroport ni interrompre tous les vols d’une installation.
2. Comment les menaces ont affecté l’Espagne
Madrid-Barajas figure parmi les aéroports touchés. Dans sa liste corrigée des incidents du jeudi 5 novembre, Reuters identifie un vol d’Air Europa de Madrid à Paris et deux vols d’Iberia en provenance de Rome et de Milan. Les passagers ont débarqué pour permettre les inspections.
Le vendredi, de nouvelles menaces liées à quatre vols à destination de Madrid ont été reçues : trois en provenance de Londres et un de Munich. Selon ce qu’a rapporté la RTVE en citant Aena, les alertes ont été écartées après l’évaluation et les vérifications correspondantes.
Les bilans publiés à différents moments ne racontent pas toujours la même chose : les uns évoquent des menaces reçues, d’autres des aéronefs concernés et d’autres encore des vols détournés. C’est pourquoi il ne faut pas additionner ces éléments sans vérifier ce que mesure chaque chiffre.
3. Pourquoi le nom de État masculin apparaît
La piste provient de messages envoyés à des destinataires liés à des aéroports et à des compagnies aériennes. D’après les informations d’El Español fournies pour cette pièce, un courriel reçu à Rome attribuait les menaces aux « combattants de l’État masculin ». AFP a également examiné un message adressé à plusieurs adresses de l’aéroport de Sofia.
Les textes associaient des références à de supposés explosifs à un discours contre le féminisme. Ce contenu correspond à l’idéologie pour laquelle le mouvement russe s’est fait connaître, mais la coïncidence idéologique ne prouve pas non plus l’imputabilité.
Reuters n’a pas pu vérifier de manière indépendante qui avait envoyé le courriel connu en Italie. L’agence a recueilli différentes hypothèses évoquées par des spécialistes : une action coordonnée, des initiatives individuelles ou des imitateurs qui profitent de l’écho des premiers avis.
Le nom peut constituer une piste authentique ou une identité utilisée par des tiers. Les sources consultées ne permettent pas encore de trancher entre ces deux possibilités.
4. Qu’est-ce que l’État masculin et pourquoi le considère-t-on comme extrémiste
État masculin, connu internationalement sous le nom de Male State, est apparu comme une communauté sur les réseaux liée à Vladislav Pozdniakov. Il s’est fait connaître en promouvant des positions misogynes, racistes et homophobes, et en menant des campagnes contre des personnes et des entreprises.
Son activité a gagné en notoriété pendant la Coupe du monde de football de Russie 2018. Le groupe a visé des femmes russes qui étaient liées à des supporters étrangers. Il a aussi mené des campagnes contre des commerces à cause de leurs publicités et de la présence en leur sein de personnes noires ou de messages associés à la diversité.
L’enquête publiée par Bellingcat en 2021 a documenté l’utilisation de communautés digitales pour mobiliser des adeptes contre des objectifs précis. Son importance ne résidait pas uniquement dans la diffusion d’opinions : les campagnes transféraient l’hostilité à des personnes identifiables et à des établissements.
Ces éléments de contexte expliquent l’intérêt suscité par la signature apparue dans les courriels. À eux seuls, ils ne rendent pas leurs anciens membres responsables des menaces aériennes.
5. Que s’est-il passé avec son fondateur et avec l’interdiction en Russie
Le dossier judiciaire de Pozdniakov et l’interdiction du mouvement sont deux épisodes différents.
En décembre 2018, le fondateur a reçu une condamnation de deux ans d’emprisonnement avec sursis dans une affaire liée à l’incitation à la haine envers les femmes. Il ne faut pas le décrire comme une peine de deux ans de détention effective. La sentence a été annulée en mars 2019 après la dépénalisation partielle de l’article utilisé.
Ensuite, le 18 octobre 2021, le Tribunal régional de Nizhni Nóvgorod a déclaré extrémiste le mouvement État masculin et a interdit son activité en Russie. Interfax a fait état de la décision depuis la salle d’audience.
L’interdiction atteste l’existence d’une décision contre l’organisation. Elle ne permet pas de déduire qui utilise actuellement son nom, quelle structure elle conserve ou depuis où les avis ont été envoyés aux aéroports européens.
6. Ce que Pozdniakov répond aux soupçons
Pozdniakov a nié sa participation. Selon Meduza, qui reprend des informations de la BBC russe et une publication de son canal, il affirme que le mouvement n’est pas lié à lui depuis 2019 et que celui-ci a cessé d’exister en 2021.
Sa version est que d’autres personnes agiraient sous une dénomination étrangère. La BBC russe a aussi contacté un compte Telegram relié depuis son canal, dont la réponse a nié l’existence actuelle du groupe.
Ce démenti doit être intégré à l’information, mais il n’équivaut pas à une conclusion policière. La signature des courriels et le démenti sont des éléments à confronter, et non des preuves suffisantes pour clôturer l’enquête dans un sens ou dans l’autre.
7. Pourquoi parle-t-on d’une possible opération hybride
Une menace fausse peut avoir des conséquences sans qu’il y ait un engin : elle oblige à évaluer les risques, à inspecter les aéronefs, à modifier les opérations et à mobiliser du personnel. Cette différence entre le coût d’envoi de l’avis et les ressources nécessaires pour y répondre aide à comprendre la préoccupation européenne.
L’expression menace hybride est utilisée pour décrire des actions de pression ou de déstabilisation qui ne prennent pas nécessairement la forme d’une attaque militaire conventionnelle. Dans ce cas, certains responsables politiques ont interprété les épisodes dans cette perspective.
Le ministre des Affaires étrangères espagnol, José Manuel Albares, les a décrits comme une forme d’agression hybride et de guerre psychologique. Reuters reprend ces déclarations, mais indique aussi qu’il n’avait pas pu établir l’identité des expéditeurs ni relier tous les messages à une même source.
Il y a donc deux plans distincts : l’effet déstabilisateur des alertes et l’identité de celui qui en est à l’origine. Le fait que le premier soit visible ne règle pas le second. L’origine russe du mouvement ne démontre pas non plus que le Gouvernement russe ait dirigé cette vague.
8. Ce que fait l’Union européenne
La Commission européenne a activé un mécanisme d’échange d’informations sur la sécurité aérienne entre les États membres. Le commissaire aux Transports, Apostolos Tzitzikostas, a expliqué que les enquêtes nationales se poursuivent et qu’il était encore trop tôt pour conclure si les incidents étaient liés.
La coordination vise à mettre en commun ce qui s’est passé dans différents pays, en contact avec les autorités concernées et l’Agence de l’Union européenne pour la Sécurité Aérienne.
Associated Press a également informé de la préparation d’une réunion de spécialistes européens en aviation et sécurité pour la semaine suivante. Les vérifications communiquées n’avaient pas localisé d’objets suspects ni enregistré de blessés dans les incidents décrits.
L’activation de cette coordination ne signifie pas que Bruxelles ait identifié un responsable. C’est une réponse à l’enchaînement des alertes et à leur dimension transfrontalière.
9. Pourquoi une alerte fausse est prise au sérieux
Les autorités ne peuvent écarter une menace qu’après l’avoir évaluée. Le fait que plusieurs alertes précédentes se soient révélées fausses ne permet pas d’ignorer automatiquement la suivante.
Toutes les alertes n’exigent pas non plus la même action. Les informations disponibles, le lieu où se trouve l’avion et l’évaluation de sécurité conditionnent la réponse. C’est pourquoi, cette semaine, on a vu des inspections à destination, des détournements et des escortes militaires.
L’absence d’explosifs est le résultat des vérifications effectuées. Cela ne signifie pas que les détournements ou les inspections étaient fictifs, ni que les autorités savaient par avance qu’il n’y avait pas de danger.
Pour le passager, la conséquence pratique peut être un retard, un changement d’aéroport ou un débarquement pendant qu’on examine l’aéronef. Pour les enquêteurs, le problème se poursuit après que l’avion a reçu l’autorisation de reprendre ses opérations.
10. Les inconnues qui restent encore ouvertes
Les enquêtes doivent déterminer qui a envoyé les messages, s’il existe une coordination entre pays et quel lien entretiennent les e-mails signés État Masculin avec les autres avis.
Elles doivent également distinguer une éventuelle campagne originale de menaces d’éventuelles imitations. Utiliser un même nom ne prouve pas que tous les messages proviennent de la même personne ou structure.
L’incertitude s’est élargie le vendredi, lorsque les menaces ont aussi visé des médias. AFP a fait état d’évacuations et de mesures de sécurité dans des rédactions irlandaises, dont la radiotélévision publique RTÉ. L’extension à de nouveaux destinataires ajoute des épisodes à enquêter, mais ne prouve pas à elle seule une attribution commune.
À ce stade, au vu des informations recoupées pour cette pièce, État Masculin restait un nom utilisé dans certains messages, et non une responsabilité démontrée par les autorités.